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A la frontière entre l’homme et la technologie ! Interview d’Aurélien Bory

Metteur en scène, chorégraphe et acteur français, Aurélien Bory est venu à l’Estive nous présenter l’une de ses dernières créations, Sans Objets.

Un spectacle à la frontière de l’Homme et de la technologie, incarnée par la présence d’un robot, utilisé dans l’industrie automobile au début des années 1970, sur le plateau.

Aurélien Bory nous présente ce spectacle, son travail autour du robot et son sentiment sur l’évolution humaine et technologique.

Comment est né le spectacle Sans Objet» ? Quelle est sa genèse ?

Au départ, il y a eu une réflexion sur le rapport entre l’homme et la technologie. Notre rapport à la technologie est grandissant et de plus en plus présent dans notre quotidien. Cette relation est complexe, dans le sens où la technologie est quelque chose que l’on aime et que l’on déteste en même temps. On l’utilise autant qu’on la subit.

La technologie change notre rapport au monde et aux autres. Nous devons nous adapter à de nouvelles données et c’est dans ce sens là que nous pouvons avoir l’impression de subir ces changements. Ça m’intéressait de questionner ce rapport et je me suis demandé comment la technologie pouvait s’incarner sur le plateau et je suis arrivé à l’idée du robot pour plusieurs raisons.

Le robot est la technologie 100%, c’est-à-dire, la technologie autonome, séparé de l’humain, même si ce n’est pas tout à fait vrai.

J’ai choisi ce robot là, en particulier, en me posant la question « quel est le premier robot dans le monde des hommes ? » et c’est ce robot industriel, fin des années 1960, début des années 1970, avec ce bras articulé de 6 axes. Des générations de robots industriels se sont succédées sans trop évoluer, contrairement à l’électronique et l’informatique.

6 axes ? Parce qu’il peut atteindre tout point de l’espace autour de lui. Quelque part dans le robot, il y a un concentré de technologie mécanique, électronique, électrique et informatique. L’histoire a commencé avec ce robot, le premier parmi les hommes. Il existe une cohabitation aujourd’hui, nous considérons les machines du côté de leur autonomie.

Cette cohabitation a débuté au sein de l’industrie, plus particulièrement dans l’automobile. Dans cette incarnation de la technologie sur le plateau, choisir le robot, c’était pour moi, choisir l’objet animé. J’ai toujours considéré, dans mes créations, les scénographies comme ayant un impact dans l’action.

Dans Sans Objets, le robot est le protagoniste principal.

Comment s’est effectué le travail entre le robot et les comédiens ?

D’abord, nous avons observé les mouvements du robot puis nous avons travaillé sur une série d’hypothèse concernant ces mouvements. A chaque fois, il y avait un projet de programmation, qui s’est transformé en réalisation.

Ensuite, nous avons vu comment les acteurs pouvaient interagir, en faisant quelques modifications, tout ne fonctionnait pas dès le premier coup. Le processus de programmation fut long et les acteurs furent patients et attentifs, il n’était pas facile de s’engager sur une voix qui allait nous intéressés.

Plusieurs registres ont été privilégiés, physiques, chorégraphiques ou burlesques. D’une certaines manières, les acteurs étaient plongés dans des situations d’inconfort dont ils essayent de se sortir. Il y a aussi la scène où les acteurs sont en apesanteur avec la machine, où on sent bien qu’ils maîtrisent, dans une sorte d’harmonie.

Avez-vous utilisé des références cinématographiques/romans ? (cf. Charlie Chaplin)

Les Temps Modernes est la référence poétique et humoristique dans le rapport et dans l’aliénation entre l’Homme et la machine. Ce qui m’a plu dans le robot de Sans Objets, est qu’il est intemporel. Il est à la fois notre présent, encore en activité il y a quelques années (utilisé par General Motors pour fabriquer des Opel), notre futur, il y a un côté « Science-fiction » dans le spectacle et notre passé, on pense à l’ère industrielle du début du XXème siècle.

Charlie Chaplin établit la critique sociale et sociétale de l’ère industrielle. Dans le rapport de l’Homme et la machine, Les Temps Modernes raconte énormément de choses. Je me situe dans le même sujet donc forcément on peut y penser.

Je pense également à un second film, 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. Kubrick signe une œuvre référence sur le rapport entre l’Homme et la technologie (contrairement à Chaplin qui confronte l’Homme à la machine) où la réflexion est plus philosophique. Je me suis beaucoup appuyé sur ce film, c’est un film qui n’a pas beaucoup vieilli, parce qu’il est philosophiquement très solide.

Le début du film est très intéressant où nous voyons des hommes-singes face à un monolithe, cet artefact qui représente la technologie. L’écrivain (le film s’inspire des nouvelles écrites par Arhur C. Clarke) nous explique que ce rapport entre l’Homme et la technologie est né avec l’homme, c’est un fait consécutif de l’humanité. La question de la technologie née avec la question de l’homme. J’ai voulu dans Sans Objets utiliser des formes primitives, dans le sens premier, ancestral.

Kubrick montre bien ce rapport à la technologie, les hommes-singes prennent un os et le jettent comme un projectile, une arme. Il montre cet os qui tourne en l’air et qui devient un satellite qui gravite autour de la terre. Il explique que « lancer un os » et « envoyer un satellite » dans l’espace quelques milliers d’année plus tard, ce sont les mêmes gestes.

Pensez-vous réutiliser ce robot pour une nouvelle création ? En lui assignant de nouvelles tâches, mouvements ?

Le robot est vraiment lié à Sans Objets.

Je travaille sur le renouvellement d’un projet à l’autre. J’essaye de garder mes questions, ma problématique qui concerne la relation entre l’Homme et l’espace. Je considère le théâtre comme « Art de l’espace » mais par contre j’essaye, à chaque fois, de faire de nouvelles propositions. Généralement, je ne réutilise pas d’idées précédentes.

Je ne pense pas le réutiliser et utiliser à nouveau des robots. Ceci dit, les choses peuvent se transformer, j’ai en projet de faire des installations où le robot pourrait se situer.

Comment imaginez-vous notre futur et la possible cohabitation de l’Homme et de la robotique?

J’ai compris qu’il n’y avait aucune raison que cette évolution ne s’arrête. Il existe des freins, de l’ordre de deux types, un frein éthique et un autre énergétique. Pour avoir de l’autonomie, il faut de l’énergie et pour l’instant les machines sont très gourmandes en énergie, ce qui limite leurs champs d’action.

Je ne vois pas ce qui pourrait arrêter cette course vers le développement technologie.

Du côté du Japon, la recherche est active, les japonais communiquent beaucoup et investissent de l’argent et du temps sur ces questions là.

Il y a deux secteurs très intéressés par la robotique, l’armée, par exemple, l’armée américaine essaye d’en tirer profit puisque les robots n’ont pas de problèmes de conscience. La deuxième application que je trouve très positive est la réflexion autour du handicap, les prothèses, le travail avec les non-voyants, c’est un énorme espoir. Je trouve formidable, d’imaginer, qu’un jour, nous pourrons fabriquer des appareils qui aident ces personnes en difficulté.

Du côté de la technologie, il y a des choses absolument formidable et porteuse de beaucoup d’espoir pour quantité de personnes.

Il faudrait que cette évolution s’accompagne d’un esprit de responsabilité. Pour l’instant, la technologie est un instrument de pouvoir. Dans cette course la, quelque part, l’humain est laissé de côté dans ce monde qui se mécanise… Derrière tout ça, il y a l’idée « d’augmenter » l’humain, prenons l’exemple de l’exosquelette, qui vont renforcer et donner plus de puissance aux hommes (pompiers, militaires). Dans cette idée d’augmentation de l’humain, on le considère comme quelque chose qui n’est pas au point.

Tout cela, ce sont des tentatives de réduire l’humain, dans ce sens-là il faut être vigilent et ne pas oublier de faire de la philosophie.

Quels sont vos futurs projets ?

J’ai un projet qui me tient beaucoup à cœur, c’est la reprise de Plan B, spectacle de 2003, accueilli à l’Estive. C’est une nouvelle équipe qui va le reprendre. J’ai toujours tenu, dans la compagnie, à avoir un répertoire, et que les spectacles puissent être montés et remontés.

C’est une façon de prolonger ce répertoire, en organisant cette reprise. Cela me permet d’interroger l’écriture d’une œuvre, l’écriture va rester la même mais toute l’équipe va changer : Un spectacle peut se transmettre, on peut lutter contre le côté éphémère du théâtre…

Chaque spectacle est voué à disparaître, il n’y a pas de spectacles qui perdurent. C’est intrinsèque au théâtre, mais c’est dur de voir un spectacle disparaître.


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